L'Afrique devrait en tout état de cause s'atteler à sa propre édification au lieu de jouer les guignols au côté d'un Occident obnubilé par ses intérêts propres et son influence à outrance. Le drame de l'Occident, c'est bien de se considérer civilisé dans un monde où il semble fatalement résolu à ne pas se départir de ses turpitudes, au demeurant tout aussi barbares que ces tragédies contre lesquelles il prétend se démener à grand déploiement d’artillerie. Honoré FOIMOUKOM
Libye-Tripolie: un cimetière discret recueille les clandestins victimes du "désir d'Europe"
Ecrit par Philippe Bernard
24-10-2008
Jaunies par le soleil, les broussailles les ont déjà presque soustraites aux regards : 420 pierres tombales nues sont alignées sur une parcelle isolée du cimetière chrétien de Tripoli. Elles portent simplement une date et, en arabe, la mention "inconnu". Les migrants que la mer a rejetés sur la côte libyenne ont droit à une sépulture digne, financée par la municipalité, mais discrète, témoignage de la gêne qu'ils suscitent.
Entre un échangeur routier et des blocs d'habitation, l'imposant "cimetière italien" est un concentré d'histoire. Soldats coloniaux, colons italiens de Libye, militaires français et surtout anglais tombés sous les balles nazies y côtoient désormais les victimes du "désir d'Europe" qui saisit les Africains par dizaines de milliers chaque année. "Trois cents autres corps, trouvés sur les plages, attendent l'inhumation dans les chambres froides d'un hôpital de la ville", affirme Bruno Dalmasso, pittoresque Italien qui consacre sa retraite à la préservation des lieux. Personne ne tient à faire une grosse publicité à ces morts-là : ni l'Europe qui leur a fermé ses portes, ni la Libye qui les relègue parmi les morts chrétiens, faute de connaître leur appartenance religieuse.
RETOUR AU PAYS
Chacun le sait à Tripoli : la traversée se paie entre 1 500 et 2 000 euros auprès de passeurs dont certains ont presque pignon sur rue. Chacun sait aussi que les départs sont quotidiens depuis la plage libyenne de Zouara, près de la frontière tunisienne. Que la zone d'embarquement est largement contrôlée par les trafiquants de migrants. Mais tout le monde ignore combien de candidats au voyage arrivent vivants à Lampedusa, île italienne plus proche de la Tunisie que de la Sicile.
Amadou Traoré, un Malien de 28 ans, a déjà perdu 1 000 dollars, versés à un Libyen qui lui avait promis l'Italie mais l'a laissé croupir dans une baraque en bord de mer. Un de ses compatriotes économise depuis sept ans pour payer la traversée. Il ne se résout pas à cesser les envois d'argent à sa famille. "Si tu arranges tes parents au pays, tu ne réuniras jamais suffisamment d'argent pour partir, témoigne-t-il. Certains oublient le village." "Je ne savais qu'une chose : j'allais réussir et commencer ma vraie vie là-bas", se souvient un jeune Ghanéen dont le Zodiac, chargé de 28 personnes, a dû rebrousser chemin après six jours de tempête.
Mais, bien plus que d'Europe, la majorité des migrants de Tripoli rêvent d'un retour au pays pour fonder une famille et travailler. "J'ai été à l'école et je connais la mer : je ne veux pas risquer ma vie", explique un Togolais, gardien de la résidence d'un diplomate occidental. Un maçon nigérian, qui a décidé de rentrer au pays sans le moindre pécule, se console en pensant à ses parents : "Ils seront contents de me revoir vivant plutôt que de recevoir mon cadavre".