Le président gabonais Omar Bongo Ondimba, au
pouvoir depuis 41 ans, est mort dimanche à l'âge de 73 ans. Annoncée
sur le site Internet de l'hebdomadaire "Le Point", l'information n'a
pas encore été confirmée officiellement à Paris ou à Libreville
Omar
Bongo lors d'une session de travail du premier sommet entre l'Union
européenne et l'Afrique le 8 décembre 2007 (Photo AFP/Feferberg)
Jacques
Chirac ne pouvait se retenir de l’appeler publiquement « Monsieur le
doyen », faisant grincer les dents de l’intéressé. Passé les quarante
années au pouvoir, quel qualificatif trouver ? El Hadj Omar Bongo
Ondimba, né Albert-Bernard Bongo est décédé dimanche 7 juin à l’âge de
74 ans, selon une information du point.fr recoupée
par une source proche du ministère français des affaires étrangères.
Avec lui disparaît l’une des figures les plus emblématiques de
l’Afrique post-coloniale. L’arrivée au pouvoir de cet ancien employé
des postes devenu collaborateur des services secrets français résulta
du choix de Jacques Foccart.
Le « Monsieur Afrique » de
l’Élysée était arrivé à la conclusion que le bras droit du président
Léon Mba, placé au pouvoir par la France à l’Indépendance, « qui
n’avait pas une grande formation mais qui avait de la personnalité, du
courage et de la volonté, était le plus capable », racontera Jacques
Foccart dans ses mémoires. Une audience avec le général de Gaulle et un
dîner chez le couple Foccart feront office d’entretien d’embauche pour
le jeune homme à peine trentenaire, bombardé vice-président en 1966,
puis « élu » l’année suivante en tant que candidat du parti unique
intitulé, non sans ironie, le Parti démocratique gabonais (PDG).
La
montée en puissance de la production pétrolière forgera le mode de
gouvernement de celui qui se convertit en 1973 à l’islam. Une
conversion surprise destinée, selon Foccart, à « se mettre dans les
bonnes grâces du roi Fayçal (d’Arabie saoudite), afin de faire admettre
le Gabon à l’Opep, et de Kadhafi, qui sait récompenser de tels gestes
». Introduit très jeune au sein de la franc-maçonnerie, Omar Bongo
utilisera à outrance ce ressort, vis-à-vis de ses alliés français comme
avec ses homologues africains, dont il « initiera » un bon nombre.
Une gestion patrimoniale de l'Etat  Personnellement
crédité par Elf d’« abonnements » pouvant aller jusqu’à un dollar par
baril de pétrole extrait, Omar Bongo instaure une gestion patrimoniale
de l’État, confiant les ministères clés à ses enfants et à ses gendres.
Des enquêtes menées en France, en Suisse et aux États-Unis confirmeront
que le clan Bongo finance son train de vie sur les comptes publics. Les
investigations policières portant sur les « biens mal acquis » de la
famille révéleront la possession de 33 biens immobiliers rien qu’en
France, dont un hôtel particulier acheté en 2007 pour 18,8 millions
d’euros.
Cette « politique du ventre » s’étend bientôt à la
classe politique et dans une moindre mesure aux Gabonais dans leur
ensemble. Contraint en 1990, après des émeutes et le discours de
François Mitterrand à La Baule, d’organiser des élections
multipartites, Omar Bongo mettra dès-lors un point d’honneur à acheter
la fidélité de ses opposants. Certains de ses adversaires les plus
acharnés se mueront ainsi en dociles ministres. Quant aux réfractaires,
plus d’un mourra précocement.
Le même principe de dépendance
s’applique aux diverses catégories de la population gabonaise,
notamment les fonctionnaires, constamment maintenus dans l’attente du
versement d’arriérés de salaires, concédé comme une faveur. La
redistribution s’accomplit aussi lors des campagnes électorales et à
l’occasion des « fêtes tournantes », désignant la rotation région par
région de la fête nationale.
Fin connaisseur de la carte électorale française  Sur
le plan interne, Omar Bongo mène à bien un projet pharaonique initié
par son prédécesseur, le chemin de fer transgabonais, destiné à
l’exportation maritime des richesses naturelles du pays – bois,
manganèse, fer, uranium – orchestrée par des sociétés proches du
régime. La population, à peine plus d’un million d’habitants, se
contentera de routes défoncées, d’hôpitaux délabrés et d’écoles aux
classes surchargées. Dans les indices de développement, le Gabon d’Omar
Bongo ne « décolla » jamais.
Ce fonctionnement s’étend aux
relations internationales, dans un tête-à-tête avec l’ancienne
puissance coloniale. Fin connaisseur de la carte électorale française,
Omar Bongo repère et parraine généreusement les étoiles montantes de la
politique, au point d’en faire des obligées. « Les subsides de Bongo
servent à tout le monde lors des élections françaises et créent une
sorte de colonialisme à l’envers », analysera l’ancien directeur de la
DGSE, Pierre Marion.
Malgré leur incongruité, les énormes
dettes de l’État gabonais seront épongées par Paris. En contrepartie,
un vote important au Conseil de sécurité, un otage à libérer, une
opposition à « apaiser » ou à activer trouveront toujours « le doyen »
disponible, portefeuille ouvert. Le Gabon accueille une base militaire
française, héberge les mercenaires intervenant au Biafra, ou sert de
transitaire pour les armes envoyées par Paris à son beau-père, le
président congolais Denis Sassou-Nguesso.
Utilisation de fonds pétroliers  La
prodigalité d’Omar Bongo rendait inacceptables à ses yeux les enquêtes
lancées par la justice française sur l’origine de sa fortune ou les
critiques, même implicites, sur l’utilisation des fonds pétroliers.
Début 2008, le secrétaire d’État à la coopération, Jean-Marie Bockel,
s’en prend, sans citer de nom, à « d’importants pays producteurs de
pétrole » qui « ne parviennent pas à se développer » malgré un baril à
plus de 100 dollars.
Deux mois plus tard, il est muté dans des
conditions humiliantes et remplacé par un intime de Nicolas Sarkozy,
qui réserve au « Palais du bord de mer » de Libreville son premier
déplacement. Le président Sarkozy lui-même avait réservé son premier
coup de téléphone de président élu à Omar Bongo , pour le remercier de
ses « conseils », et avait inclus le Gabon dans son premier déplacement
en Afrique.
Le 6 mai dernier, un communiqué laconique annonce
que le président Bongo a décidé « la suspension momentanée de ses
activités » de chef d’État » afin de « se ressourcer » après avoir vécu
pendant « plus de trois ans (…) une épreuve particulièrement difficile
avec la maladie de son épouse », Édith Lucie, décédée trois semaines
auparavant à Rabat. « Il se repose chez lui, ici, au Gabon », affirme
un porte-parole, qui n’ignore pourtant pas que le président a déjà
quitté le pays à bord d’un avion médicalisé. Pas vers la France,
quelques jours après qu’une magistrate a jugée recevable une nouvelle
plainte le visant, mais vers une clinique privée de Barcelone. Le
cancer intestinal pour lequel il y était traité l’a finalement emporté.
Charmeur manipulateur  Charmeur,
manipulateur hors pair, l’homme de petite taille aux lunettes fumées
aura vu au cours des dernières années les dagues de ses successeurs
putatifs s’aiguiser, sans qu’il se résolve à marquer sa préférence pour
l’un ou l’autre.
Une guerre feutrée oppose son fils, Ali Ben
Bongo , ministre de la défense, à Paul Toungui, ministre des affaires
étrangères et époux de la fille et directrice de cabinet d’Omar Bongo ,
Pascaline. Le général à la retraite Idriss Ngari, originaire du
Haut-Ogooué comme Omar Bongo et l’essentiel de sa garde prétorienne,
manoeuvre également. Aucun d’eux n’envisage autre chose qu’une
succession dynastique ou clanique, bien que cette perspective soit
potentiellement porteuse de chaos.
 | | Laurent d'ERSU |
Le président gabonais Omar Bongo Ondimba, au
pouvoir depuis 41 ans, est mort dimanche à l'âge de 73 ans. Annoncée
sur le site Internet de l'hebdomadaire "Le Point", l'information n'a
pas encore été confirmée officiellement à Paris ou à Libreville
Omar
Bongo lors d'une session de travail du premier sommet entre l'Union
européenne et l'Afrique le 8 décembre 2007 (Photo AFP/Feferberg)
Jacques
Chirac ne pouvait se retenir de l’appeler publiquement « Monsieur le
doyen », faisant grincer les dents de l’intéressé. Passé les quarante
années au pouvoir, quel qualificatif trouver ? El Hadj Omar Bongo
Ondimba, né Albert-Bernard Bongo est décédé dimanche 7 juin à l’âge de
74 ans, selon une information du point.fr recoupée
par une source proche du ministère français des affaires étrangères.
Avec lui disparaît l’une des figures les plus emblématiques de
l’Afrique post-coloniale. L’arrivée au pouvoir de cet ancien employé
des postes devenu collaborateur des services secrets français résulta
du choix de Jacques Foccart.
Le « Monsieur Afrique » de
l’Élysée était arrivé à la conclusion que le bras droit du président
Léon Mba, placé au pouvoir par la France à l’Indépendance, « qui
n’avait pas une grande formation mais qui avait de la personnalité, du
courage et de la volonté, était le plus capable », racontera Jacques
Foccart dans ses mémoires. Une audience avec le général de Gaulle et un
dîner chez le couple Foccart feront office d’entretien d’embauche pour
le jeune homme à peine trentenaire, bombardé vice-président en 1966,
puis « élu » l’année suivante en tant que candidat du parti unique
intitulé, non sans ironie, le Parti démocratique gabonais (PDG).
La
montée en puissance de la production pétrolière forgera le mode de
gouvernement de celui qui se convertit en 1973 à l’islam. Une
conversion surprise destinée, selon Foccart, à « se mettre dans les
bonnes grâces du roi Fayçal (d’Arabie saoudite), afin de faire admettre
le Gabon à l’Opep, et de Kadhafi, qui sait récompenser de tels gestes
». Introduit très jeune au sein de la franc-maçonnerie, Omar Bongo
utilisera à outrance ce ressort, vis-à-vis de ses alliés français comme
avec ses homologues africains, dont il « initiera » un bon nombre.
Une gestion patrimoniale de l'Etat  Personnellement
crédité par Elf d’« abonnements » pouvant aller jusqu’à un dollar par
baril de pétrole extrait, Omar Bongo instaure une gestion patrimoniale
de l’État, confiant les ministères clés à ses enfants et à ses gendres.
Des enquêtes menées en France, en Suisse et aux États-Unis confirmeront
que le clan Bongo finance son train de vie sur les comptes publics. Les
investigations policières portant sur les « biens mal acquis » de la
famille révéleront la possession de 33 biens immobiliers rien qu’en
France, dont un hôtel particulier acheté en 2007 pour 18,8 millions
d’euros.
Cette « politique du ventre » s’étend bientôt à la
classe politique et dans une moindre mesure aux Gabonais dans leur
ensemble. Contraint en 1990, après des émeutes et le discours de
François Mitterrand à La Baule, d’organiser des élections
multipartites, Omar Bongo mettra dès-lors un point d’honneur à acheter
la fidélité de ses opposants. Certains de ses adversaires les plus
acharnés se mueront ainsi en dociles ministres. Quant aux réfractaires,
plus d’un mourra précocement.
Le même principe de dépendance
s’applique aux diverses catégories de la population gabonaise,
notamment les fonctionnaires, constamment maintenus dans l’attente du
versement d’arriérés de salaires, concédé comme une faveur. La
redistribution s’accomplit aussi lors des campagnes électorales et à
l’occasion des « fêtes tournantes », désignant la rotation région par
région de la fête nationale.
Fin connaisseur de la carte électorale française  Sur
le plan interne, Omar Bongo mène à bien un projet pharaonique initié
par son prédécesseur, le chemin de fer transgabonais, destiné à
l’exportation maritime des richesses naturelles du pays – bois,
manganèse, fer, uranium – orchestrée par des sociétés proches du
régime. La population, à peine plus d’un million d’habitants, se
contentera de routes défoncées, d’hôpitaux délabrés et d’écoles aux
classes surchargées. Dans les indices de développement, le Gabon d’Omar
Bongo ne « décolla » jamais.
Ce fonctionnement s’étend aux
relations internationales, dans un tête-à-tête avec l’ancienne
puissance coloniale. Fin connaisseur de la carte électorale française,
Omar Bongo repère et parraine généreusement les étoiles montantes de la
politique, au point d’en faire des obligées. « Les subsides de Bongo
servent à tout le monde lors des élections françaises et créent une
sorte de colonialisme à l’envers », analysera l’ancien directeur de la
DGSE, Pierre Marion.
Malgré leur incongruité, les énormes
dettes de l’État gabonais seront épongées par Paris. En contrepartie,
un vote important au Conseil de sécurité, un otage à libérer, une
opposition à « apaiser » ou à activer trouveront toujours « le doyen »
disponible, portefeuille ouvert. Le Gabon accueille une base militaire
française, héberge les mercenaires intervenant au Biafra, ou sert de
transitaire pour les armes envoyées par Paris à son beau-père, le
président congolais Denis Sassou-Nguesso.
Utilisation de fonds pétroliers  La
prodigalité d’Omar Bongo rendait inacceptables à ses yeux les enquêtes
lancées par la justice française sur l’origine de sa fortune ou les
critiques, même implicites, sur l’utilisation des fonds pétroliers.
Début 2008, le secrétaire d’État à la coopération, Jean-Marie Bockel,
s’en prend, sans citer de nom, à « d’importants pays producteurs de
pétrole » qui « ne parviennent pas à se développer » malgré un baril à
plus de 100 dollars.
Deux mois plus tard, il est muté dans des
conditions humiliantes et remplacé par un intime de Nicolas Sarkozy,
qui réserve au « Palais du bord de mer » de Libreville son premier
déplacement. Le président Sarkozy lui-même avait réservé son premier
coup de téléphone de président élu à Omar Bongo , pour le remercier de
ses « conseils », et avait inclus le Gabon dans son premier déplacement
en Afrique.
Le 6 mai dernier, un communiqué laconique annonce
que le président Bongo a décidé « la suspension momentanée de ses
activités » de chef d’État » afin de « se ressourcer » après avoir vécu
pendant « plus de trois ans (…) une épreuve particulièrement difficile
avec la maladie de son épouse », Édith Lucie, décédée trois semaines
auparavant à Rabat. « Il se repose chez lui, ici, au Gabon », affirme
un porte-parole, qui n’ignore pourtant pas que le président a déjà
quitté le pays à bord d’un avion médicalisé. Pas vers la France,
quelques jours après qu’une magistrate a jugée recevable une nouvelle
plainte le visant, mais vers une clinique privée de Barcelone. Le
cancer intestinal pour lequel il y était traité l’a finalement emporté.
Charmeur manipulateur  Charmeur,
manipulateur hors pair, l’homme de petite taille aux lunettes fumées
aura vu au cours des dernières années les dagues de ses successeurs
putatifs s’aiguiser, sans qu’il se résolve à marquer sa préférence pour
l’un ou l’autre.
Une guerre feutrée oppose son fils, Ali Ben
Bongo , ministre de la défense, à Paul Toungui, ministre des affaires
étrangères et époux de la fille et directrice de cabinet d’Omar Bongo ,
Pascaline. Le général à la retraite Idriss Ngari, originaire du
Haut-Ogooué comme Omar Bongo et l’essentiel de sa garde prétorienne,
manoeuvre également. Aucun d’eux n’envisage autre chose qu’une
succession dynastique ou clanique, bien que cette perspective soit
potentiellement porteuse de chaos.
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