
LE 04 NOVEMBRE 1982. UN TEMOIN DE L'HISTOIRE
Jean-Claude Ottou, journaliste
“Biya était plus spectateur qu'acteur”
Entretien mené par Rodrigue Soffo
Rédacteur-en-chef à Radio Cameroun, Jean-Claude Ottou a annoncé aux Camerounais le changement historique de novembre 1982.
Vous
êtes pratiquement l’homme par la voix duquel, Ahmadou Ahidjo a annoncé
sa démission le 4 novembre 1982. Comment le journaliste que vous étiez
avait-il vécu cette journée?
Il
faut dire que ce fut l’une des journées les plus passionnantes de ma
carrière de journaliste dans la mesure où j’ai eu le privilège d'être
un peu acteur et de la gérer de bout en bout. Pour une fois, à la
rédaction, l’on n’avait pas à gérer une information-catastrophe dans le
genre : un avion s’est écrasé en mer, ou bien un tremblement de terre a
touché la Turquie. Cette fois, nous avions sous la main une histoire
d’hommes. Vraiment, je crois que c’est le souvenir le plus fort de ma
carrière de journaliste.
Comment s'est passée la journée dans votre salle de rédaction ?
Elle
commença comme une journée tout à fait ordinaire dans la salle de
rédaction. Comme d'habitude, notre conférence de rédaction s'est tenue
aux alentours de dix heures. Après quoi, chacun a vaqué à ses
occupations. En mi-journée, Abel Mbengue notre collègue du service des
Sports, a fait irruption dans la salle, et a lâché l'information selon
laquelle il se préparait un important événement dans la République, et
que tous genres de rumeurs écumaient les allées du microcosme
politique. Nous avons pris la nouvelle au sérieux, car Abel disposait
d'un formidable carnet d'adresses et avait ainsi l'habitude de livrer à
la rédaction des informations exclusives. Nous avons immédiatement
pensé à un remaniement ministériel, parce qu'à l’époque, quand on
parlait de grand événement, il s'agissait d'un changement de
gouvernement. Dans le milieu de l’après-midi, voilà Abel Mbengue qui
revient nous dire que les rumeurs enflent et qu'il se passe quelque
chose d'incroyable : le Président Ahidjo aurait démissionné. Bien sûr
tout le monde a ouvert grand les yeux. Ce moment de stupeur passé, nous
nous sommes lancés dans des discussions animées. Pendant que se
poursuivait le débat, un éminent Conseiller technique m'a appelé du
Palais présidentiel pour confirmer la nouvelle.
Et puis les choses
se sont accélérées. Une équipe technique de la radio a été dépêchée au
Palais, cela se passait en tout cas de cette manière chaque fois que le
président voulait commettre un message à la nation. Cette équipe s’est
rendue au palais de l’Unité, a enregistré le message et nous a rapporté
la bande sous forte escorte. Aussitôt après avoir reçu la bande, j’ai
foncé avec mes collaborateurs vers le magnétophone de montage pour
écouter le message. Stupeur, le président annonçait bel et bien sa
démission. Une fois ces instants de stupéfaction consommés, nous avons
alors pris conscience de ce que nous étions devenus nous aussi acteurs
de la grande histoire. La bande que nous avions entre nos mains allait
bouleverser l'histoire du Cameroun. Je me rappelle avoir lancé : «
Faisons tout de suite une copie de la bande, parce que nous pourrions
l'abîmer au cours des manipulations à venir. Or, si par malheur nous
l'abîmons, il n'y a plus de message. Et s'il n'y a plus de message, il
n'y a pas de démission. Si nous ne diffusons pas le message, il n'y a
pas de démission" A ce moment précis, j'ai pris conscience du rôle
central que j'allais jouer ce soir-là en tant que présentateur du
journal. L'histoire ne se ferait qu'au moment où je dirais "Mesdames
messieurs, bonsoir" à l'antenne pour lancer le journal parlé. Quelle
responsabilité ! Après donc avoir fait des copies du message, nous
l'avons fait traduire en anglais. C'est à cause de cet exercice de
traduction que nous avons démarré le journal ce soir-là avec vingt
minutes de retard. Et j'avais déjà demandé à toute l'équipe du journal
de prendre son temps pour bien organiser la mise en musique de la
tranche d'histoire à vivre. Depuis vingt heures, heure normale de
démarrage du journal parlé, la chanson patriotique, qui annonçait le
rendez-vous des informations, n'avait pas arrêté de passer en boucle.
Et pour les Camerounais, un journal qui démarrait en retard, c'était
synonyme de grand événement. A 20h19, je suis descendu avec la bande,
et en entrant dans le studio, j'ai eu l' impressionante sensation qu'à
cet instant, le simple journaliste que j'étais tenait en ses petites
mains les ficelles de l'histoire..
Les
contacts que vous aviez dans le sérail ne vous avaient-ils pas permis
quelques jours auparavant de prévoir une possible démission du
président Ahidjo ? Votre attention n'a-t-elle pas été alertée par des
tractations de coulisses et autres manoeuvres?
Non;
tout simplement parce que le président Ahidjo savait transformer son
monde en société secrète. Ne filtraient que les informations que le
président Ahidjo voulait bien laisser filtrer. Ce que je voudrais dire,
c'est que la météo politique n'a rien pu révéler. Quelques mois
auparavant, le président Ahidjo avait organisé une célébration en
grandes pompes du dixième anniversaire de l'Etat unitaire, et il venait
d'aménager le somptueux Palais de l'Unité qu'il avait fait construire.
Qui eût pu penser à ce moment-là que le président Ahidjo envoyait tout
le monde vers une fausse piste ? Aussi loin que je puisse remonter dans
mes supputations, je ne pense pas qu'il ait pensé à rassembler des
convives autour d'un repas pour l'aider à s'interroger sur un possible
départ. Je m'interroge toujours sur la raison extraordinaire qui a bien
pu amener le président Ahidjo jusqu'à cette décision. Ce dont je suis
convaincu, c’est que le président Ahidjo a dû avoir un face-à-face
terrible avec lui-même pour prendre cette décision. Ensuite, il a dû en
parler avec un ou deux proches, je pense à Moussa Yaya, mais sa
décision était déjà irrémédiable.
Une
autre approche consisterait à dire que l'on n'a pas su décrypter
certains des propos du président en mai 1982, pendant les célébrations
des dix ans de l'Etat unitaire. Ce mois de mai 82, j'ai participé à une
émission de Rfi animée par son directeur général d'alors qui n'était
autre que Monsieur Hervé Bourges, par ailleurs fondateur de l'Ecole
Supérieure Internationale de Journalisme de Yaoundé dont je suis issu.
Au cours de cette émission appelée Le Club de la Presse du Tiers-monde,
j'ai posé la question suivante au président Ahidjo : "N'éprouvez-vous
pas une certaine lassitude du pouvoir, et comment envisagez-vous votre
succession ?" Et il a répondu : "Pour ma succession, la seule chose que
je puis dire est que la procédure est prévue par la Constitution, et
que je ferai en sorte, si tout va bien et si Dieu le veut, que ma
succession se déroule normalement et qu'il n'y ait pas de vide au
Cameroun. La lassitude, je vous ai dit que je faisais de la politique
depuis trente-cinq ans et demi. Vous admettrez après tout ce temps que
j'éprouve une certaine lassitude, comme d'ailleurs vous-même, quand
vous aurez accompli vingt-cinq ans de plus à la Radio ou à
l'information, vous serez peut-être un peu lassé…Enfin, je remplis ma
tâche, une tâche que j'ai sollicitée, étant entendu que pour moi,
l'avenir appartient à Dieu". Je vous rappelle que ces paroles ont été
prononcées moins de six mois avant le 4 novembre 1982.
Quelle
ambiance a prévalu au sommet des institutions entre l’annonce de sa
démission et la prise effective du pouvoir par son successeur?
De
manière franche et catégorique, je dirai qu’en tant que journaliste,
ces trois jours sont inoubliables. Assurément ce sont les moments les
plus passionnants de ma carrière. Pendant ces trois jours, nous avons
géré les événements à la rédaction de Radio-Cameroun dans une liberté
absolue. Nous ne recevions des instructions de personne, même pas du
ministre de l'Information et de la Culture. Aucun homme politique ne
pouvait s’aventurer à prendre des décisions, puisque personne ne savait
encore sur quel nouveau pied danser. C'est ainsi que nous avons diffusé
en direct le magazine Dimanche-midi du 7 novembre, au lendemain de la
prestation de serment du président Biya, alors que nous avions
l'habitude d'enregistrer préalablement les grandes interviews à
diffuser au cours de l'émission. J'ai fait ce détour afin de mieux
répondre à votre question. Pendant cette période, tout le microcosme a
fait de l'école buissonière. Pour tous, il était urgent d'attendre et
de voir venir les choses.
Il
y a quand même eu des voix qui se sont élevées à l’époque pour
contester le choix du successeur constitutionnel du président Ahidjo...
Absolument.
Au cours de ce Dimanche Midi du 7 novembre, Moussa Yaya par exemple a
déclaré avec force qu'il n'approuvait pas le choix du président Ahidjo.
Et beaucoup vous ont parlé off the record ?
Par
exemple, M. Onana Awana, l'un des amis de longue date du président
Ahidjo, qui m'a parlé longuement et qui m'a dit qu'il n'était pas
souhaitable qu'il dise ce qu'il pensait de tel ou tel , afin de ne pas
être accusé de vouloir peser sur les choix du nouveau président de la
République.
20
ans après ce 4 novembre, pensez-vous qu’une démission du président de
la République puisse être gérée de la même façon qu’en 1982, est-ce que
l’évolution actuelle du pays correspond à la projection que vous vous
en faisiez à l’époque?
Ainsi
que je le proclame sans cesse, le journaliste ne crée pas l'événement,
il le rapporte. Ce que je me contente de faire, c’est de décrire les
choses tel qu’elles se passent. Si la situation se renouvelait
aujourd’hui, mon rôle à moi, journaliste, consisterait à rapporter les
faits tels qu’ils se déroulent. Je ne pense pas qu’il y ait un seul
Camerounais qui soit capable de dire aujourd'hui de quoi demain sera
fait au Cameroun. Les évènements de 1982 devraient nous inciter à
beaucoup d'humilité.
Quelle idée aviez-vous de Paul Biya au moment de son accession à la magistrature suprême?
A
l’époque, j'avais de lui la perception que devaient sans doute en avoir
la plupart des Camerounais. Sa marque de fabrique, c'était "grand
commis d'Etat" plutôt que “bête politique”. En cela, il reste pour moi
la référence au plan de la gestion d'une Administration. Je me rappelle
que dans les services de la Primature à l'époque où il y officiait, il
n'était nul besoin pour un usager de squatter dans les couloirs pour
faire traiter un dossier. Tout se faisait dans les règles de l'art et à
la satisfaction de tous. Pour le reste, je pense comme on dit, que la
politique, ce n'était pas son truc. En tant que journaliste, j'ai
réalisé mille et un reportages sur le monde politique. Dans les
castings, il ne jouait pas les premiers rôles. Le Président Ahidjo
avait organisé une division du travail lisible pour tous : les affaires
politiques pour les Moussa Yaya, Aminou Oumarou, la gestion quotidienne
des dossiers techniques pour Biya et les autres. Et M. Paul Biya, qui
connaissait mieux que quiconque les règles du jeu, savait bien qu'au
festin des politiques, il n'avait pas à choisir le menu qui était
imposé. C'est sans doute la raison pour laquelle il avait mis beaucoup
de distance dans sa relation à la politique. Bref ! Il était plus
spectateur qu'acteur. Je me trompe peut-être, mais je pense que c'est
le départ du président Ahidjo qui l'a définitivement converti à la
politique.