 La semaine dernière, le Cameroun s’est joint aux
autres pays de la planète pour célébrer la 6e édition de la journée
mondiale des langues maternelles. Nos langues premières. Celles de nos
aïeux, de nos pères et de nos mères. Celles que les colons et leurs
fidèles valets ont traité et continuent de traiter de langues
vernaculaires. C’est-à-dire “langues des esclaves” à l’instar du parler
des peuples qui tombaient sous la coupe de l’empire romain. Quand Rome
régnait sur le monde.
Quelle frustration ai-je ressenti lorsque feu Nana Modo, mon professeur
de sociologie à l’Esijy m’a appris que le terme vernaculaire est
relatif à tout ce qui relève des esclaves. Ainsi donc autant le
français et les autres langues non romaines étaient considérés comme
barbares et vernaculaires par les compatriotes de Jules César et de
tous ces empereurs romains qui, au fil de l’épée, imposaient leur
parler aux peuples vaincus et conquis, les Français, les Anglais, les
Allemands, les Portugais et les Espagnols ont, à la faveur du
colonialisme triomphant, relégué nos langues à nous aux rangs de patois
et de langues vernaculaires. A ne pas parler entre gens “civilisés”,
surtout en milieu non moins civilisé.
C’est ainsi qu’à l’école du Herr Kristaler puis à celle de M. Piug Jean
le duala, le bassa, l’ewondo, le féfé, le mendumba et autres étaient
proscrits pour les jeunes “privilégiés” inscrits dans les institutions
où ils étaient scolarisés sous l’éclairage de Davesne et autres Monod.
C’était vraiment un privilège de maîtriser au mieux les vocables de la
“lumière!!!”, de les parler en tout lieu et en toute circonstance. Car
seules ces langues ouvraient grand les horizons du vaste monde. Et pour
ce faire, le “malotru” qui, en classe ou dans la cour de récréation
osait prononcer un seul mot des “patois” bannis à ses condisciples
recevait un carton rouge qui lui valait quelques coups de fouet sur le
postérieur et au dos s’il en restait le malheureux détenteur en fin de
semaine.
On comprend avec quelle angoisse et quelle opiniâtreté le porteur de
cette “croix” recherchait celui qui le remplacerait au “Golgotha” le
vendredi soir. Voilà comment des milliers voire des millions d’entre
nous en sont arrivés à nous parler dans la langue des autres, souvent
mieux que ces autres-là. Nous en sommes arrivés à transmettre ce
complexe à notre propre progéniture. A telle enseigne que dans nombre
de nos familles les époux du même patelin ne conversent qu’en français,
anglais, espagnol, allemand. Idem pour les enfants qui ne pigent pas un
iota du parler des grands parents.
Et pourtant que vaste était l’héritage culturel de ceux d’entre nous
nés de parents d’origines différentes. On maîtrisait à la fois la
langue de papa et celle de maman. Quelle richesse ! Curieusement,
l’ignorance dans nos langues aujourd’hui, passe pour être le fait des
mariages mixtes. Grossier mensonge ! Puisque nous nous surprenons
souvent entre conjoints pourtant de même village en train de nous
exprimer en langues étrangères. Ces langues qui font de nous des élites
à côté de ceux des nôtres qui n’ont pas eu le privilège d’y accéder
aisément.
Dans la mouvance de la célébration de la journée mondiale des langues
maternelles, les différents orateurs ont développé de grandes et
longues théories sur les efforts déployés ici et là, sous l’égide du
gouvernement de la République, pour apprendre aux jeunes Camerounais
les langues nationales. Mensonges une fois de plus quand on connaît les
guerres souterraines qui opposent les clans aux parlers différents
d’une même contrée. La langue étant reconnue comme un facteur et un
élément de domination. Parler la langue du voisin est l’acceptation
pure et simple de la vassalisation.
L’existence de 240 dialectes au Cameroun n’est-il pas le prétexte tout
indiqué pour nous éloigner autant que faire se peut de l’élaboration
d’une politique culturelle susceptible de rassembler tous les
Camerounais autour d’une même langue à l’instar du kiniarwanda au
Rwanda et au Burundi, du lingala, du kikongo et du swahili en Rdc et
dans la plupart des pays d’Afrique australe ou encore du sango chez nos
voisins centrafricains et du ouolof au Sénégal ?
Banco avec les belles intentions professées par les enseignants et les
cadres des ministères chargés de l’Enseignement (Education de base et
Enseignements supérieur). Mais les expériences de certains
établissements confessionnels datent de quelques années. Avec une
incidence très limitée pour la survie de nos dialectes.
Selon l’Unesco, une langue est vulnérable quand la plupart des enfants
d’une famille la parlent mais de façon restreinte. En danger lorsque
les enfants ne l’apprennent plus comme langue maternelle à la maison.
Sérieusement en danger quand elle se limite aux seuls grands parents,
la génération des parents se contentant de la comprendre sans la
partager avec les enfants. Critique quand les locuteurs les plus jeunes
sont les grands parents, éteintes enfin, quand tous les locuteurs sont
morts. La même source indique que le Cameroun compte 36 langues en
danger (4 éteintes).
Ainsi donc nos langues, pourtant si riches, sont en danger, certaines
sont mêmes déjà éteintes parce que en familles ou entre gens instruits
dans les langues de grande communication, rien ou presque n’est fait ne
serait-ce que pour la communication interne. Tout simplement parce que
ce sont des langues vernaculaires. Pour nous autres les émancipés. Par
rapport à qui et à quoi. Si ce n’est à nos propres complexes.
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