
Deux mois seulement après la tenue des travaux du dialogue politique
inclusif ayant rassemblé leaders politiques, chefs rebelles et
représentants de la société civile à Bangui, capitale centrafricaine,
du 8 au 20 décembre 2008, le régime du président François Bozizé est
confronté à de nouvelles man'uvres de déstabilisation de l'opposition
armée.
Dans la nuit du 12 au 13 février, les rebelles de la Convention
des patriotes pour la justice et la paix (CPJP), un groupe armé actif
dans le nord-ouest de la République centrafricaine (RCA), avait mené un
raid contre une ville de cette région, Bossembelé, à 160 km de Bangui.
Le 20 février, c'était au tour du Front démocratique du peuple
centrafricain (FDPC) du général Abdoulaye Miskine de mener une
incursion dans la ville de Batangafo, à 500 km au nord de la capitale,
contre une position des Forces armées centrafricaines ( FACA), une
attaque qui a provoqué des déplacements de populations et pillages.
Cinq jours plus tôt, ce mouvement avait publié avec un autre
groupe armé, le Mouvement des libérateurs centrafricains pour la
justice (MLCJ) du capitaine Abakar Sabone, un communiqué conjoint,
annonçant leur intention de reprendre les armes contre le pouvoir de
Bangui, suite au refus du président Bozizé d'appliquer les accords de
paix conclus avec ses adversaires et les recommandations du dialogue
politique inclusif.
"Devant le refus du général Bozizé de respecter les différents
accords signés, les résolutions adoptées à Bangui au mois de décembre,
le FDPC et le MLCJ, se trouvent désormais devant une situation qui ne
laisse d'autres choix que de reprendre la lutte armée", mentionnait le
communiqué des deux organisations rebelles.
"Depuis la signature des accords, poursuivait le texte, le MLCJ
n'a jamais bénéficié des Primes générales d'alimentation (PGA) aux
soldats, alors que l'APRD et l'UFDR en ont bénéficié. Le MLCJ ne se
reconnaît pas dans la nomination de Jean-Jacques Démafouth au poste de
vice-président du comité de pilotage de DDR, décidée à Libreville sans
notre avis".
L'Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD) et
l'Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) sont des
mouvements rebelles.
Forum sur la paix et la réconciliation nationale, le dialogue
politique inclusif initié par le chef de l'Etat centrafricain, avec le
soutien des Nations Unies, visait à panser les plaies des crises à
répétition qui minent l'évolution de la RCA, en vue de la
reconstruction du pays, l'un des plus pauvres de la planète, dont le
gouvernement peine à payer les salaires des fonctionnaires.
Coordonnée par l'ancien président burundais Pierre Buyoya et
parrainée par le chef de l'Etat gabonais Omar Bongo Ondimba, il avait
été marqué par le retour en RCA de l'ancien président Ange- Félix
Patassé, en exil au Togo, ainsi que des chefs rebelles Abdoulaye
Miskine, Jean-Jacques Démafouth et Abakar Sabone, également en exil.
Parmi ses recommandations, cette rencontre avait décidé la
formation d'un gouvernement d'union nationale. Mais celui communiqué le
20 janvier par François Bozizé a provoqué des grincements de dents au
sein de la classe politique centrafricaine, dont certains acteurs comme
l'ancien Premier ministre Martin Ziguelé ont accusé le chef de l'Etat
d'avoir privilégié sa propre famille politique.
Pour justifier leur attaque, les rebelles de la CPJP avaient
également réclamé "l'application stricte et pleine des recommandations
adoptées par tous" au terme du dialogue politique inclusif.
"Le pouvoir politique centrafricain fait face à des contraintes
qui s'exercent sur lui à l'intérieur même de ce qu'on appelle la boîte
noire et qui rendent difficile l'adoption automatique des résolutions
issues du dialogue politique inclusif", a affirmé à Xinhua le Pr Joseph
Vincent Ntuda Ebodé, géostratège et chef du Centre de recherche et
d'études politiques et stratégiques de l'Université de Yaoundé II, au
Cameroun, pays voisin de la RCA.
"Lorsqu'il lit les déclarations des rebelles qui viennent
d'attaquer à deux reprises certaines localités du pays, il est indiqué
que le pouvoir n'aurait pas respecté les engagements pris lors du
dialogue. Mais, une autre lecture est aussi possible: c'est de
considérer qu ces groupes armés veulent faire pression sur le pouvoir à
un moment où celui-ci se prépare à prendre des décisions", a-t-il
ajouté.
En clair, a-t-il précisé, l'objectif des rebelles centrafricains
est de "montrer aux autorités de Bangui que la paix est impossible si
ces groupes, dans la nouvelle répartition des compétences politiques,
n'étaient pas suffisamment pris en compte. Il s'agit donc d'une sorte
d'appel de pied, des interpellations au pouvoir en place".
Annonçant l'attaque du 20 février des rebelles du FDPC, le
ministre de la Défense, Jean Francis Bozizé, avait en effet souligné
que "ces agissements qui viennent encore compromettre tout effort de
relance économique sont révélateurs d'une volonté affichée de perturber
durablement le processus de paix engagé".
En février 2007, ce mouvement avait signé avec le gouvernement un
accord de paix, mais il avait refusé de signer l'accord global de paix
de juin 2008 conclu à Libreville au Gabon par le pouvoir et plusieurs
groupes armés. Il n'a pas non plus participé au dialogue politique
inclusif. En novembre, il avait mené une attaque contre Kabo, ville
voisine de Batangafo, qui avait fait 11 morts.
A la tête d'un pays aux caisses vides, dont tous les espoirs
reposent sur les financements promis par les bailleurs de fonds à
l'issue de l'atteinte attendue du point de l'initiative PPTE (pays
pauvres très endettés) de la Banque mondiale, François Bozizé, au
pouvoir depuis mars 2003 à la faveur d'un coup d'Etat contre Ange-
Félix Patassé, a-t-il vraiment les coudées franches?
Selon Ntuda Ebodé, "la Centrafrique, à la différence des autres
pays de la sous-région qui vivent des moments difficiles, présente
cette originalité que c'est le seul pays où l'Etat est vraiment dans
l'incapacité d'entretenir sa propre fonction publique (...) Et cela
pose donc tout naturellement le problème de la capacité de l'Etat
centrafricain à honorer les engagements pris vis-à-vis des forces
physiques et militaro-politiques".