
S.E Paul Biya
Excellence, Monsieur le président de la République,
Au moment où je retourne au Cameroun après un court séjour
professionnel à l’étranger, j’apprends que Monsieur Fube Roland Fonwi
Tita, professeur de l’enseignement du second degré dans le sous-système
éducatif anglophone, est toujours détenu à la prison centrale de
Yaoundé. J’avais en effet entendu parler de son arrestation au moment
où je quittais le pays, mais j’avais classé cela dans le registre de la
rumeur, tant le motif qui circule dans l’opinion est simpliste et
ridicule. En réalité, je n’y ai pas cru. Mais au fur et à mesure que la
date du 05 mars 2009 approche, jour prévu pour une nouvelle audience de
l’affaire au tribunal de première instance de Yaoundé – centre
administratif, je sens monter en moi la fièvre et ressens en même temps
la tension dans le corps social, en tout cas chez ceux qui défendent
les droits de l’homme. D’où l’urgence de vous écrire, Monsieur le
président de la République, afin que le Cameroun et particulièrement
vous-même ne ratiez pas l’occasion de passer à côté de votre propre cri.
Selon les informations en notre possession, M. Fube Roland Fonwi Tita a
été arrêté à bord d’un taxi le 30 janvier dernier, alors que vous
reveniez de Libreville. Le véhicule devait le conduire à Nkolmbong où
l’attendaient des élèves de la Christian comprehensive high school où
il enseigne. Il s’est demandé pourquoi vous ne pouviez pas prendre
l’hélicoptère à partir de l’aéroport pour éviter de bloquer la ville au
moment où vous passez. Un homme qui l’écoutait a obligé le taximan à
les conduire à la direction nationale de la police judiciaire, à la
présidence de la République, au secrétariat d’Etat à la défense, avant
de le remettre entre les mains de la justice où il a été mis sous
mandat de dépôt le 04 février 2009 et envoyé à la maison d’arrêt de
Kondengui avec pour motif “ outrage au président de la République ” et
autres. Sans assistance. Nous apprenons aussi qu’on lui a posé des
questions sur un projet d’attentat contre les autorités avant de
l’obliger à signer un procès-verbal indiquant, entre autres, qu’il est
sans-emploi.
Si ces données sont exactes, c’est qu’il s’agit d’une violation
flagrante des droits de l’homme en plein cœur de la capitale. Vous
savez vous-mêmes, M. le président, que lorsque vous sortez ou entrez au
Palais de l’unité, la capitale est bloquée au niveau du grand
rond-point de la Poste centrale. Ce qui entraîne la paralysie des voies
de circulation qui débouchent sur le centre-ville. La ville est donc
divisée en deux, aucun automobiliste ne pouvant franchir la ligne de
balkanisation circulatoire. Je ne connais pas de Camerounais sérieux
qui ne se plaint pas – même si c’est dans son cœur – de cette
situation. Car combien de fois, confrontés à la rigueur insensée de la
police, beaucoup n’ont pas pu honorer leurs engagements de la journée
parce que le président passe ? Imaginez donc le trou que cela creuse
chez les créateurs de valeur ajoutée !
Monsieur le président de la République,
La question de votre transport par hélicoptère est une véritable
préoccupation. Vous devez y songer d’urgence, sinon Kondengui pourrait
se remplir de citoyens qui osent s’interroger sur votre traversée de la
ville. Quand vous arriviez au pouvoir au début des années 1980, vous
affirmiez, notamment le 22 mars 1985 à l’ouverture du congrès de
Bamenda qui accoucha du Rdpc, qu’au “ Cameroun, il n’est plus
nécessaire d’entrer au maquis, de quitter sa famille ou de prendre le
chemin de l’exil pour exprimer ses opinions. ” Vous aviez à l’époque
marqué un grand coup dans le cadre de ce que l’on appelait alors
l’ouverture démocratique. Dans les médias, vous affirmiez que vous
voudriez que l’on retienne de vous l’image de l’homme qui a apporté aux
Camerounais la démocratie et la prospérité.
Oui, c’était bien dit. Bien dit parce que là, par la parole de son
chef, le Cameroun ne se mettait plus en porte-à-faux avec sa loi
fondamentale. En son préambule, celle-ci stipule en effet : “ Le peuple
camerounais affirme son attachement aux libertés fondamentales
inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, la
Charte des Nations unies, la Charte africaine des droits de l’homme et
des peuples […] Nul ne peut être inquiété en raison de ses origines, de
ses opinions ou croyances […] ” D’où vient-il donc qu’aujourd’hui
encore on en soit à fouler aux pieds ces principes universels inscrites
dans la Constitution de notre pays ?
On pourrait ici répondre, au regard de ce qui est reproché à M. Fube
Roland Fonwi Tita, que le problème n’est pas le fait d’avoir exprimé
des opinions. Dans le chef d’accusation, il y a un “ et autres… ” qui
apparaît. Et puis, l’on apprend qu’il a subi un interrogatoire sur un
probable coup d’Etat en préparation. C’est vrai, les services de
sécurité de la République doivent être vigilants à tout moment ; ils
doivent traquer tout ce qui peut mettre en péril la paix dans un pays
comme le nôtre. Des rumeurs de coups d’Etat ont effectivement circulé
et vos services de renseignements, on le sait, sont en état d’alerte.
Mais pensez-vous, même si cette rumeur avait quelque fondement, que le
taxi soit le milieu le plus propice pour l’expression des opinions des
protagonistes de ce coup ? Pensez-vous que le relais idéal des données
sur ce coup soit un professeur plein d’avenir qui ne demande qu’à
gagner sereinement sa vie sans être contrarié par des contingences –
routes barrées par exemple – qui lui font perdre des sous ?
Monsieur le président de la République,
Rappelez-vous que des ordres ont souvent été donnés pour ramener de
grands assassins, généralement sous la pression extérieure, et que les
personnes rapidement présentées par la police ou la gendarmerie
n’étaient pas les bonnes. Vos services de sécurité travaillent
peut-être, M. le président, mais rappelez-vous qu’ils n’ont pas les
meilleurs résultats du monde : Limbe, Ahala, Mbrodong, Garoua-Boulaï …
sont là pour vous convaincre que ces gens sont très souvent hors sujet.
Le tribunal a dit qu’il ne pouvait pas juger sans entendre d’abord les
témoins. Voilà une position sage. Mais qui sont les témoins ? En
attendant de les retrouver, ce professeur doit-il rester en prison ?
Jusqu’à quand ? Et sa famille ? Et ses élèves ? … Nous pouvons affirmer
que l’on assiste là à une sorte d’arbitraire dont l’absurdité n’a
d’égal que l’univers kafkaïn. De ce point de vue, on évolue vers un
procès en sorcellerie.
En un mot comme en mille, M. le président, je ne crois pas qu’il faille
encore douter que vous avez, avant tout, entre les mains, un cas de
violation flagrante de la liberté d’expression. Ce cas s’ajoute à
beaucoup d’autres, célèbres : Lapiro de Mbanga toujours interné à la
prison centrale de Douala – il était dans le viseur depuis qu’il avait
chanté la “ Constitution constipée ” – et Joe la Conscience qui avait
lancé la campagne Don’t touch my Constitution et engagé une marche,
puis une grève de la faim dans le dessein d’infléchir votre désir de
faire modifier la disposition constitutionnelle sur la limitation des
mandats présidentiels.
En affirmant sa volonté d’écouter d’abord les témoins, la justice vous
donne là une occasion en or de laver votre pouvoir des salissures dans
lesquels les services de renseignements veulent davantage le noyer. De
grâce, ne donnez plus le loisir à ces services de retourner le couteau
dans la plaie encore béante de la société camerounaise aujourd’hui
meurtrie par le désespoir.
Un conseil, M. le président, faites libérer M. Fube Roland Fonwi Tita.
Salutations patriotiques !
Pius N. NJAWE
CEO
Free Media Group
BP 5925, Douala – Cameroun
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