RFI Musique : Pourquoi les Têtes Brûlées sont-elles restées silencieuses ces dernières années ?
Jean-Marie Ahanda
: Il y a eu entre nous des tiraillements, essentiellement à cause de
problèmes financiers. Nous n’avons jamais pu vivre de notre musique.
Nous avons eu de bons moments en tournée, mais le reste du temps nous
vivions une contradiction incroyable : nous étions le groupe le plus
célébré au Cameroun mais aussi celui qui n’avait pas de travail et qui
était partout indésirable. Le "système" bikutsi
(musique traditionnelle du Sud du Cameroun, ndlr)
ne voulait pas de nous. J’ai donc décidé de me retirer. Les autres ont
voulu insister en trouvant des endroits où ils pouvaient s’exprimer
malgré tout, mais ça n’a pas été sans dégâts. Plusieurs mauvaises
expériences ont fait exploser le noyau qui restait.
Par quoi a été provoqué le retour du groupe ?
J’ai
toujours pensé que les Têtes Brûlées vivraient deux phases : la
première prendrait la forme d’une grande illumination, d’une surprise
qui agirait comme un éclair aveuglant. Puis une autre, peut-être un peu
plus sensible, qui irait plus au fond des choses. Je crois que cette
seconde étape est arrivée. Elle a été provoquée par une rencontre avec
Tino. Celui-ci s’était retiré depuis quelques années dans son village.
Un jour, nous nous sommes retrouvés à l’entrée de la salle où devait se
tenir une assemblée de la Cameroon Music Corporation. "Exploitons ce hasard ! J’ai envie que nous collaborions", ai-je dit à Tino. Du coup, nous ne sommes jamais entrés dans la salle pour participer à cette assemblée !
Pourquoi sortez-vous un seul titre ?
D’abord
parce que nous n’avons pour l’instant pas les moyens financiers de
faire plus. Ensuite, parce que la musique en tant que produit
industriel est devenue comme les biscuits ou les bonbons : on peut la
vendre au détail. C’est aussi une manière pour nous de draguer le
public. Celui-ci nous a trop rejetés après la mort de Zanzibar (jeune guitariste du groupe, ndrl). Les journaux nous accusaient de l’avoir tué. L’un d’eux a même titré : "Si Jean Marie n’a pas tué Zanzibar, il l’a suicidé !"
La radio, elle, ne passait plus notre musique. Les gens se sont
vraiment mis à détester ce qu’ils aimaient. Cela a été très dur. Nous
draguons donc aujourd’hui le public pour que cette querelle s’arrête,
avec le single Repentence. Ce morceau apporte d’ailleurs autre
chose par rapport à la musique qu’on a l’habitude d’entendre
aujourd’hui : ce que nous faisons est plus calme. Les gens ont besoin
de nouveauté, de différence. Repentence est aussi une musique pour tous ceux qui nous arrêtent dans la rue pour réclamer les Têtes Brûlées et leur esprit créatif.
Que raconte ce morceau ?
C’est
une composition de Tino, qui s’inspire beaucoup de l’Ancien testament.
Le texte dit que lorsque la trompette sonnera, les souffrances
cesseront, ceux qui ont fait du bien récolteront le bien, ceux qui ont
fait le mal récolteront le mal. C’est un hymne chrétien, naïf et
réunificateur. On a besoin de ce genre d’ambiance aujourd’hui : les
années qui vont venir ne vont pas être très amusantes. Le panorama
économique, social et financier montre déjà que ça ne va pas être
drôle. Et beaucoup de ceux qui se sont mal orientés vont payer le prix
de ce qu’ils ont fait. Cette chanson est 100% en lien avec les
arrestations qui ont eu lieu ici dans le cadre de l’opération de lutte
contre la corruption Epervier.
Des années 1980 à 2009 : le parcours mouvementé des Têtes Brûlées

C’est
en 1986 que le public découvre les Têtes Brûlées sur les écrans de la
toute nouvelle télévision nationale du Cameroun. Visages peints,
coiffures étranges, habits déchirés et colorés : les cinq membres du
groupe formé autour du trompettiste Jean-Marie Ahanda apportent un air
de révolution déjantée dans le monde musical camerounais, alors dominé
par le
makossa.
Grâce au talent exceptionnel de leur jeune guitariste
Théodore Epeme dit Zanzibar, les Têtes Brûlées dépoussièrent le
bikutsi, une musique traditionnelle du Sud forestier. Le succès est
immédiat au Cameroun, comme en Europe. Il est tel que la première
tournée des Têtes Brûlées en France fait l’objet d’un film réalisé par
Claire Denis, Man no run (1989), après la sortie d’un premier album Essinga.
Mais tout change avec la disparition brutale de Zanzibar. Le public
camerounais impute son décès à ses camarades et se détourne du groupe,
raconte aujourd'hui Ahanda. "Les gens se sont soudain mis à détester ce qu’ils aimaient", dit-il.
Cahin-caha, les Têtes Brûlées poursuivent tout de même l’aventure. Trois disques, Ma musique à moi (1990), Bikutsi rock (1992), Be happy
(1995) sont enregistrés. Au fur et à mesure que les années passent,
certains de ses membres quittent le groupe, de nouveaux arrivent. Un
album, Bikutsi Fever, qui rassemble les meilleurs titres
des "Burnt Heads" sort en 2000 sous le label Africa Fête de Mamadou
Konté. Un long silence le suit. Le single Repentence,
enregistré à New York par Francis Mbappe, marque en 2009 la naissance
d’une nouvelle version du groupe. Jean-Marie Ahanda, dernier rescapé
des membres fondateurs des premières Têtes brûlées, et le guitariste
Jacques Atini, dit Tino, en sont les piliers.